Histoire de timide par Gé ou la voyageuse

microscopeVOTRE TIMIDITÉ : C’EST VOTRE ATOUT ! PAS UN HANDICAP ! AIDEZ LA RECHERCHE !

En participant à des essais cliniques ciblant la timidité *

Rejoignez PENSIONOE !

(*Participation rémunérée)

L’incongruité du prospectus joint au courrier sanctionnant mon échec au concours de Ed&Tarcaud Arts Plastiques me heurta vivement.

Pour la seconde fois, je venais d’échouer lamentablement aux épreuves d’admission. « Manque de rigueur et d’opiniâtreté, d’ambition, timidité manifeste » soulignait le message lapidaire de la vénérable institution… Et cette publicité insidieusement alléchante sous sa forme de fanfaronnade… cela frisait l’indécence !

Et pourtant, je me refusais à jeter le prospectus, prenant un soin jaloux, presque maniaque à le plier soigneusement en suivant le cadrage du texte, mettant volontairement en évidence le titre choc :

VOTRE TIMIDITÉ

C’EST VOTRE ATOUT !

J’étais d’un naturel réservé mais ne considérais pas ceci comme un handicap. J’évitais les bavards, les matamores, les situations ambiguës et ne m’en portais pas plus mal. Je considérais que la réflexion, même si elle n’engrenait sur rien, valait mieux que la fougue ou l’impétuosité qui, comme observé bien souvent, conduisaient à s’en mordre les doigts. Curieusement, les miens prirent un malin plaisir à passer et repasser sur les plis du prospectus et, la circonspection coutumière avec laquelle j’aurais dû considérer cette annonce s’effritait déjà dès que j’obtins un carré que je jugeai parfait. Je ne pouvais m’empêcher de voir dans l’association saugrenue de ces deux papiers le fruit d’un destin qui semblait sinon me forcer, du moins tendre la main. C’était à vrai dire une belle opportunité, un effet d’aubaine inespéré, un espoir tout neuf dans ma situation qui, telle que jalonnée de tant d’échecs, escortée de toutes ces rebuffades, de toutes ces déconsidérations incessantes, s’avérait plus que brinquebalante. Mon hésitation s’envolait et à présent dépliant consciencieusement le prospectus, je me pris à échafauder des plans… sur la comète.

A mon premier entretien, j’appris que PENSIONOE, fondation réputée, était orienté vers des approches parallèles de la psychologie ; ainsi ses nombreux départements procédaient à l’examen fouillé du comportement humain au travers des sentiments, des émotions et des mœurs. L’un de ces ateliers – d’une renommée établie, était dédié à la recherche sur la Timidité ; c’est lui qui conduisait une étude clinique en lançant cette campagne auprès de potentiels volontaires. C’est ainsi que, les formalités administratives accomplies, je fus versé au nombre des patients qui partageaient cette expérience.

La charge n’était pas trop lourde ; elle se limitait à la prise journalière d’un comprimé à laquelle s’ajoutait une séance de « contrôle hebdomadaire » à PENSIONOE. On répondait alors invariablement à quelques questionnaires succincts sur les goûts, les couleurs, les préférences, ou à des questions d’ordre plus comportemental :

– La foule vous effraie-t-elle ?

  • Oui
  • Non
  • Je ne sais pas.

– Soutenez-vous le regard des autres ?

  • Toujours
  •  Souvent
  • Jamais.

La répétition inlassable des mêmes questions engendrait une indéfinissable monotonie que n’arrivaient pas à distraire d’inévitables tests de logique et de réflexion qui me virent bientôt incollable, ou des jeux de rôles censés mesurer mon émotivité lorsque confronté à des situations pour le moins surréalistes. Cet aspect de l’étude ne présentait ainsi rien de bien original.

A la fin de chaque séance, une infirmière, qui m’apparut revêche dès le premier jour, seringue en main me soutirait une bonne dose de sang avec un grognement joyeux, comme une sorte de ronflement anémique proche du râle ; et la pression de ses doigts sur mon bras me procurait un indéfinissable malaise tant j’appréhendais le contact d’autrui ; mais l’attrait de la rémunération m’incita à la persévérance.

Au cours des onze mois du traitement, miracle de l’organisation, je n’ai jamais croisé les autres volontaires ; le personnel administratif ou soignant que je côtoyais nécessairement, s’affichait peu disert et ne manifestait que ce qu’il convenait d’amabilité ou de politesse. Mais cela m’était indifférent n’étant moi-même que peu ouvert aux autres et peu soucieux d’accueillir leurs confidences. Pourtant, au fil des séances, j’éprouvais une certaine impatience, une certaine fébrilité à retrouver Shüe. Son badge la désignait comme « Élève Contrôleur N1 Adulte ». Je ne sais pas ce que cela recouvrait ; elle était chargée de l’évaluation aux tests. Tout de suite, la douceur de ses gestes et ses paroles apaisantes tranchèrent avec la brutalité mal dissimulée de certains de ses collègues. Un jour, je ne l’ai plus revue.

La fin du traitement approchait. Je reçus une convocation à une assemblée extraordinaire dans le grand amphi de PENSIONOE. Il était comble. Je découvris ainsi quelle foule de volontaires nous étions à suivre ces études. Un homme en costume gris apparut sur l’estrade ; il se présenta comme étant le directeur de PENSIONOE. D’emblée, il adopta un ton grave, solennel :

Des rumeurs persistantes circulent depuis quelque temps autour des travaux des chercheurs de PENSIONOE. Je tiens ici, à mettre un terme à tout ce tapage sans fondement. Tout d’abord il convient de souligner l’engagement inconditionnel, le professionnalisme des équipes qui vous suivent. Pour couper court à tous les … bobards, j’emploie à juste titre ce mot un peu rude pour qualifier les racontars qui courent, je vais préciser ce qui fait l’objet de nos recherches.

Il fit une pause, mesurant l’effet de ses paroles, puis enchaîna :

Il ne s’agit pas de recherches occultes ou, comme rapporté à mots couverts, d’une certaine propension à … flirter avec l’eugénisme et à ses dérives. Il ne s’agit pas de quête spirituelle toute honorable que soit celle-ci ; et la recherche de la Pierre Philosophale et du Graal ou l’authentification des Mystères Tantriques ne sont pas de notre compétence. Il n’y a pas d’objectifs médicaux obscurs, encore moins secrets ou de rêves hallucinés de greffes monstrueuses. Non ! rien de tout ça. Notre rôle, bien plus humble, est de collecter, d’analyser, de conserver et transmette les sentiments et les émotions de notre Humanité. En un mot : de rassembler des échantillons de toutes ces émotions humaines, de tous ces sentiments, de toutes les formes d’affections, de toutes les composantes des humeurs de l’esprit. Nous collectons ces données pour nos enfants, pour les générations futures, pour nos descendants. Toutes ces données sous formes complexes de prélèvements sanguins ou humoraux sont enfermées dans des silos sécurisés et seront ainsi à disposition pour nos lointains héritiers. Ces données seront autant de Pierres de Rosette permettant à nos lointains légataires de comprendre avec peut-être plus d’acuité notre monde et d’appréhender avec tolérance et confiance leur propre avenir tel qu’il s’offrira à eux. Quant aux expériences que nous menons, elles sont tout à fait neutres et effectuées dans le plus strict esprit scientifique.

Dans certains domaines des émotions, il y a pléthore de candidats. Dans d’autres, plutôt une sorte de disette. Il n’y a pas d’échelle des valeurs, nous ne sommes pas des juges. Nous avons traité sur le même pied d’égalité et avec le même souci d’impartialité, le porteur de maladresse, pour ne pas dire de sottise, et le porteur de tendresse ou de sérénité. Nous ne sommes ni procureurs, ni censeurs. Nous ne jugeons pas, nous ne pesons pas, à fortiori nous ne condamnons… Nous collectons et préservons, transmettons. Nos héritiers seront libres de leur jugement. Par le message que nous leur faisons parvenir, par cet instantané, nous leur disons avec humilité : voilà notre monde, voilà nos joies, nos peines, nos espérances et nos doutes ; voilà votre passé.

archives de résultats

A cet instant, sur les écrans latéraux, apparurent des photos de rayonnages étirés à perte de vue. Ils étaient chargés d’éprouvettes soigneusement identifiées. Quelques étiquettes s’affichèrent en gros plan : « Sincérité 0 1435 », « Appréhension 0 2867 », « Colère 0 1836 », « Ennui…», « Sérénité…», « Confiance… Aversion… Tristesse… Mépris… Joie…», puis par un effet de perspective, elles défilèrent par myriades, méthodiquement alignées, calibrées, classées, entreposées sur toute la hauteur d’un vaste entrepôt, ce qui procura une sensation de vertige.

Le Directeur reprit :

Il n’y a… comment dire ?… que deux phénomènes… que nous n’avons pas pu circonscrire par la méthode globale de l’échantillonnage : l’Amour, qui s’est toujours dérobé à la moindre approche statistique, affirmant ainsi son entière liberté et sa totale évanescence. Et… l’Imagination que nous n’avons su borner, réduire, quantifier ou classifier.

Avec un sourire il ajouta :

Il y a tant de richesses dans ce domaine qu’aucune éprouvette n’eut été assez vaste. Comment en effet entreprendre une classification de ce qui par essence est mouvant ? C’est pourquoi, concernant l’Imagination une approche différente fut tentée en choisissant Mathilda qu’une timidité maladive taraudait, comme porteur unique. Elle fut chargée de collecter de par le monde, tout ce que son imagination lui soufflerait ; tout ce qui pourrait alimenter son inspiration. Ainsi, partira t-elle régulièrement dans les contrées les plus lointaines, revenant la tête et les bras remplis de rêves ou d’objets tous plus hétéroclites les uns que les autres. Lors d’un de ses voyages, ne ramena t-elle pas, au grand dam des caméléons hôtes du Parc, une éléphante avec une robe zébrée pie-saumon du plus bel effet ? Chacun des retours de Mathilda est une fête. A pleine brassée, elle apporte toutes les trouvailles que l’on puisse espérer ou que l’on ignore encore. Elle est capable de nous faire voir le jour se levant après la nuit comme l’espoir après la souffrance…

Hasard du calendrier, nous confia le Directeur, la fin de notre session coïnciderait avec le retour de Mathilda. Aussi, comme il n’y avait pas de porosité entre les départements et juste ce qu’il fallait de contacts avec l’Administration de PENSIONOE, ceci pour assurer, dans une solitude assumée, une parfaite sérénité au déroulement des travaux, il nous encouragea pour faire connaissance et échanger, à participer à la Fête donnée pour le retour de Mathilda.

Arrivée par un magnifique soir de mai, Mathilda s’était installée avec armes et bagages, juste sous nos yeux, dans la partie haute du verger que jouxtait PENSIONOE. Mathilda avait les cheveux bleus, et, il faut bien l’avouer nous tombâmes tous amoureux de Mathilda. Tous, du plus hardi au dernier timide, Mathilda nous fascina. Très vite nous sûmes, sans bien comprendre comment, qu’elle était différente de nous. Nous ne parlions pas le même langage. Pourtant, quand elle s’adressait à nous, il s’envolait avec ses paroles quelque chose qui relevait du rêve et de la féerie. Devant ce mystère, d’aucuns avancèrent qu’elle venait, et c’était certain, du Levant… ou de Bohême ; pour preuves les innombrables pendeloques multicolores qui cliquetaient à ses poignets et les splendides anneaux constellés de jade qui ornaient ses oreilles, ou encore l’incontestable élan, tout en virtuosité, de son jeu de bouzouki qui accompagnait son chant.

« Supposition toute gratuite ! » s’esclaffèrent d’autres, plus circonspects, plus observateurs, appelant à témoin le robuste renne qui tirait son chariot, preuve tangible, preuve palpable de leurs allégations ; ils décrétèrent sans appel, qu’elle venait du Nord où le bouzouki est aussi prisé des mélomanes. Elle ne parlait pas notre langue, mais c’était sans importance, ses rires, ses sourires, les étoiles dans ses yeux , le bleu profond de ses cheveux, suffisaient à traduire toutes les émotions, les siennes comme les nôtres…

« Avec armes et bagages », délicieuse expression qui permet en un tournemain d’effleurer tout le fourbis qu’elle traînait avec elle dans le chariot, rouge, énorme qui faisait également office de roulotte et regorgeait d’un bric-à-brac inouï. Au milieu des sacs, cabas et nombre d’ ustensiles, cuivrés pour la plus part, émergeait un cadre d’ébène veuf de sa toile ; pêle-mêle au plus profond gisaient enfouies des bimbeloteries exotiques, des objets extraordinaires ainsi une collection d’astrolabes rarement aperçus par chez-nous, ou encore des cadrans d’horloges de toutes formes, de toutes tailles, multicolores, chiffrés en latin ou en arabe, lettrés en grec, cyrillique ou hébreux ; plus loin encore, abondance de poufs, avalanche de coussins de pourpre enchâssés dans des conques marines. Des tentures afghanes, des monceaux de verroterie couleur safran-lune-de-pigeon. Sur le mât planté au faîte du toit, un énorme coq en bronze, majestueux, ailes déployées, ergots sortant au moindre souffle, la crête orgueilleuse, faisait office de girouette. Derrière la roulotte, accrochée à la façon d’une chaloupe : une immense volière en métal finement ouvragé, dépourvue de porte, au centre de laquelle un perroquet immense trônait sur un perchoir en bois des Îles. « IMPERATORIS MASCARENE PARROT » indiquait dans une calligraphie médiévale le cartouche fixé au bras du perchoir.

Mathilda avait les cheveux bleus et nous tombâmes amoureux au premier regard. Au milieu de notre ribambelle passionnée, Mathilda seule faisait figure d’adulte et avec la complicité de son chien Japou – le bien-nommé – elle sut mettre une sourdine aux vociférations des plus hâbleurs bonimenteurs, des hardis fanfarons, des matamores éprouvés et autres esbroufeurs de tréteaux, comme aux piaillements du plus timide d’entre-nous. Grande sœur toute timide, elle entreprit alors de nous déguiser avec des oripeaux et des costumes de pacotille tirés de ses coffres, et sous ces uniformes, tous les grands, les beaux, les anxieux, les laids, les gros, gras, grands, petits, méchants ou curieux, les renfrognés, les tristes ou les chagrins, tous, par la magie de sa voix, nous ne fûmes bientôt qu’une bande joyeuse et chantante affranchie de nos différences et de nos inégalités. Et elle draina bientôt à travers son campement toute une farandole d’adorateurs plus exubérants les uns que les autres. Dans l’ivresse générale, oubliant toute retenue, toute timidité, je me joignis à la cavalcade bondissante et tentai de franchir un énorme feu de joie… J’avais mal calculé mon élan, je retombai lourdement sur le sol…

Docteur ! Docteur !

Madame Shüe ?

Il se réveille…

analyses

Un badge en plastique gigotait devant mon nez…

Dr. Ed. Tarcaud
Vaccination Adulte
Clinique du Pensionnat

Un pinceau lumineux explora mes pupilles l’une après l’autre.

 Et bien Monsieur Gesse ! Vous reprenez des forces ? Vous avez fait une allergie sporadique lors de l’injection du vaccin… C’est une réaction connue, quoique peu fréquente. L’accès de fièvre est tombé… Tout va bien et vous serez sur pieds rapidement, et désignant l’infirmière dans son uniforme bleu, Mathilde va prendre soin de vous.

J’étais un peu perdu, je l’avoue. Par la fenêtre ouverte, j’aperçus un coq immense, déployant ses ailes de bronze sur la grille du portail ouvrant sur le verger. Au mur, cette affiche humoristique des chérubins songeurs de Raphaël, accoudés à un renne majestueux tirant une énorme seringue, avec pour  légende en lettres bleu profond :

Il n’est pas nécessaire de se faire vacciner contre l’Imagination, ou la Timidité sa sœur. Pour le reste… votre médecin vous conseillera. »

Gérard.


Texte de Gérard produit dans le cadre du défi d’écriture n°3
Photos : CC0 Pixabay
Mise en page du « prospectus de Gérard » : Isabelle Ducau

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