Santé au travail : regard d’une infirmière sur l’accélération du monde du travail

tensiomètre santé au travailCelles et ceux qui me suivent depuis un bout de temps me connaissent un peu et savent que c’est un burn-out qui est à l’origine de la création de ce blogue. Il y a quelques temps, j’avais rédigé un billet pour témoigner de ce mal étrange et tellement répandu de nos jours. Il se trouve que je reçois souvent des courriels de mes lectrices et de mes lecteurs, que ce soit pour des questions ou pour des témoignages. Je suis toujours très touchée par vos messages quels qu’ils soient. C’est cela qui fait à mes yeux la richesse du blogue : ce lien tissé entre vous et moi. L’un de ces messages a retenu mon attention. Il s’agit du burn-out à travers le regard d’une infirmière en santé au travail. Témoignage instructif et où certains pourront peut-être se reconnaître. Je publie donc ce témoignage avec l’accord de son auteure. L’idée est de contribuer à une prise de conscience des risques de burn-out non seulement pour les salariés mais aussi pour les soignants.

Le témoignage d’une infirmière en santé au travail

Je viens de lire votre billet sur le burn-out, j’ai pu facilement, si facilement faire des liens avec ma pratique. Je reçois tous les jours des salariés pour leur VIP périodique ou initiale. Oui maintenant à la médecine du travail on vous reçoit en VIP !! Je peux vous dire que ça fait sourire les salariés … et quand je leur dis que la périodicité des visites a changé et que la prochaine sera en 2022… pour le coup beaucoup éclatent de rire !! Plutôt rire nerveux, dépité, résigné …

J’ai une demi heure par salarié, je dois vérifier les données administratives, faire un visiotest, un audio, peser, tension, remplir la visite selon un interrogatoire protocolisé par les médecins du travail, avec un logiciel métier à vous rendre dingue !!! Notre secteur est principalement tertiaire, des salariés qui travaillent assis devant l’écran ou en salle de réunion, les plus chanceux en bureau individuel, les autres entassés sur des plateaux , les fameux open-spaces!!

Deux grandes familles de risques professionnels pour ces salariés : TMS et RPS. Là comme ça quand on n’a pas le nez dedans toute la journée, ça nous parle pas trop, TMS et RPS? Comme si c’était fait exprès … Pour Troubles Musculo-Squelettiques et Risques Psycho-Sociaux. Voilà ! Les grands mots sont lâchés. Je reçois donc chaque jour, jusqu’à 12 salariés pendant 1/2heure pour leur visite. Je reçois beaucoup de témoignages de vie professionnelle, de difficultés, de questionnement, de fatigue, de souffrance, de stress, de pleurs… d’épuisement

J’ai choisi la santé au travail, je ne suis pas une infirmière épuisée de l’hôpital, qui ne veux plus travailler le week-end. D’ailleurs en tant qu’infirmière je n’ai jamais bossé à l’hôpital. Pendant plus de 20 ans j’ai exercé le métier d’aide-soignante, métier passionnant !! Et puis un jour, avec du recul et en l’écrivant, c’est comme une évidence alors que cela ne m’était jamais venu à l’esprit avant. Mais je crois qu’en tant qu’aide-soignante au bout de tant d’années je me suis abîmée … burn-out quand tu nous tiens… Je ne pouvais plus dire bonjour à une personne que je ne connaissais pas et au bout de 5 minutes lui faire la toilette, je ne pouvais plus laver la mort…

salarié fatigué santé au travail

J’ai fait l’école d’infirmière et dès la première année j’ai expliqué mon choix de devenir infirmière en santé au travail IDEST ou IST au choix. Diplômée depuis 2012, cela fait 4 ans que je travaille dans un service inter-entreprises. J’ai choisi la santé au travail. Vous donnez des pistes dans votre billet qui vont m’être utiles pendant mes entretiens, je me sens parfois démunie devant tant de souffrance au travail. J’ai très peu de marges de manœuvre, au mieux je transfère au médecin du travail, je donne les coordonnées d’un psycho du travail au pire je me contente de retranscrire mot pour mot le témoignage du salarié sur notre logiciel métier. Ils sont nombreux les salariés qui ne veulent pas d’interventions de notre part, souvent par peur des représailles …

Non ça va être pire si vous intervenez…

Ils veulent juste une trace écrite sur leur dossier, que ce qu’ils vivent au travail soit noté… au cas où…comme ils disent . Alors j’exécute, je leur répète plusieurs fois :

A tout moment vous pouvez appeler le médecin du travail, vous n’êtes pas obligé d’attendre les convocations ni d’en parler à l’employeur.

J’ai un texte bien rodé ! Je leur montre le numéro sur l’attestation que je leur laisse et je leur dis en leur serrant la main :

Prenez soin de vous, personne ne le fera à votre place.

Mon sentiment face à ce témoignage

Je trouve que le rythme utilisé pour rédiger ce message est à lui seul révélateur du malaise. Un rythme saccadé, la liste des tâches à exécuter déroulée comme une sorte de litanie abrutissante. Travailler comme un automate, ne pas avoir le temps de réfléchir, de prendre du recul. C’est le lot des salariés mais aussi des soignants. Dans les mots je perçois l’impuissance. Que faire face à un système qui broie les individus ? Que l’on soit salarié confronté à une organisation absurde et énergivore ou soignant au contact quotidien de la détresse, l’individu est dépassé. La perte de sens guette tapie dans le « à quoi bon tout cela ? »

A quoi bon bousiller son corps et sa santé au travail ? Comment résister à cette accélération du monde. Une accélération qui finira sans doute par s’arrêter. Tout moteur soumis à une accélération croissante et continue finit par exploser. Soit nous prenons conscience de l’urgence du freinage soit la casse sera inéluctable et nous forcera à nous arrêter.

croissance au travail

Demander toujours plus aux individus pour produire toujours plus pour consommer toujours plus pour exploiter toujours plus la planète qui est un système fermé et limité. La croissance est un leurre au nom duquel des milliers de gens s’abîment quotidiennement. La croissance, c’est produire plus que l’année précédente, c’est donc un concept exponentiel. C’est ce qu’on demande aux salariés, faire mieux que l’année d’avant. Un phénomène exponentiel n’a pas sa place dans un espace limité. La Terre est un espace limité, ceux qui ne jurent que par la croissance qu’elle soit verte ou non n’ont rien compris.
Aujourd’hui nous consommons mondialement 1,7 planètes chaque année, nous vivons à crédit depuis le 2 août 2017. L’urgence absolue est de revenir à une planète puisque c’est notre réalité ! Tous nos actes et toutes les décisions politiques devraient être examinés à la lumière de cette nécessité.

L’impuissance est caractéristique dans ce genre de situation. A quoi bon faire des efforts ? Individuellement nous ne sommes pas grand-chose mais collectivement nous avons non seulement un pouvoir mais aussi une responsabilité. Nos actes et notre façon de vivre influent directement sur l’accélération du monde. Si chacun de nous agit, il est possible d’inverser la tendance. Que chacun fasse de son mieux pour ralentir le rythme, soutenir ceux qui en ont besoin, contribuer à un monde meilleur demain. Comme le dit cette infirmière, prenons soin de nous, cherchons ou acceptons l’aide, ne croyons pas que nous sommes seuls. Personne se s’occupera de nous à notre place mais en plus de nos ressources internes que nous ne connaissons peut-être pas, il existe des ressources externes sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour reprendre le contrôle de nos vies.

Je ne le dirai jamais assez, prenez soin de vous, en prenant soin de vous c’est toute l’humanité que vous soignez aussi.

Isabelle.


 Photos : CC0 Pixabay

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4 Commentaires sur "Santé au travail : regard d’une infirmière sur l’accélération du monde du travail"

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Sandra
Invité
Les salariés sont sous tension, la pression qu’ils subissent parfois nous revient en pleine face car nous n’avons que la relation d’aide et l’écoute active comme compétences propres pour soulager quelques détresses. Mais voilà que le code du travail a trouvé la solution, faire de la prévention primaire, sensibiliser, informer. C’est tellement facile de l’écrire mais pour ceux qui nous gouvernent qu’importe, ils l’ont écrit. Il ne devrait plus y avoir de problème avec la nouvelle culture de prévention qui devrait faire mouche ! La réalité n’est pas dans les textes…qui ne donnent pas non plus au passage les moyens… Read more »
sabine
Invité

Des réactions adéquates aux situations stressantes auxquelles sont confrontées les infirmières peuvent permettre d’en prévenir les conséquences néfastes sur leur santé : cet ajustement au stress au travail nécessite d’utiliser différentes méthodes comportementales de faire face (coping), pour maintenir un bon état de santé physique et psychique, notamment quand elles sont soumises à des risques d’agressions verbales et/ou physiques répétées comme ici dans le secteur sanitaire :  » La prévention des risques psychologiques au travail par les techniques de coping  » : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/psychologie-du-travail/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=163&dossid=486

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