Histoire de Barcelone par Gé

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Voici une première histoire que j’ai retenue pour la qualité de l’écriture et pour la manière dont les mots sont subtilement amenés sans qu’on y penne garde. Merci à Gé pour sa participation. Je vous laisse avec les souvenirs d’enfance de La Boule, souvenirs empreints d’émotions et qui nous ramènent dans le monde de l’enfance, là où tout est possible.

Lui, c’était Pedro. Son père, sa mère, peut être ses grands-parents, on ne savait trop au juste, avaient fui l’Espagne ravagée par la Guerre Civile.

Nous, du haut de notre jeune âge, on n’osait pas trop approfondir ce que cachait des mots si terrifiants. Alors, avec la désinvolte insouciance qui transporte les montagnes, et à cause sans doute de cette Catalogne volée un jour au coin d’une phrase, et bien Pedro, nous on l’appela spontanément : Barcelone !

Barcelone ! Il n’y avait sous ce sobriquet ni malice ni méchanceté ; c’était comme le constat flagrant de son état civil, c’était tout naturel, c’était l’évidence fondamentale qui surgissait impulsivement à l’esprit. Comme il y avait la Tige, tout grand dégingandé, long comme un roseau poussé trop vite ; comme il y avait aussi la Savate, qui charriait de droite, de gauche, un ennui accablant, traînant toujours les pieds, les bras ballants ; et encore Haltères, lui, moins chétif que nous autres, pratiquait un semblant de gymnastique militaire et nous faisait marcher au pas d’ordres gutturaux inintelligibles. C’était mes copains, ceux-là ; et il y en avait tant d’autres, affublés à vie d’un qualificatif, parfois heureux, le plus souvent rougi au fer de ce chiffre infamant dont on marquait jadis les bagnards.

Moi, bon gré mal gré, j’étais la Boule. Parce que mes parents avec une crainte irraisonnée des parasites à crocs et à mandibules, en un mot : dans une terreur irréfrénable des poux, mon père, ma mère me tondaient régulièrement la tête ; affichant par cet acte prophylactique et citoyen, la puritaine conscience d’un soucis constant et enthousiaste de salubrité. La tondeuse enfin posée, ils me frictionnaient le crâne jusqu’à l’écarlate, avec cette potion de savon et d’huiles, dont j’ai toujours retrouvé l’odeur détestable à vomir, dans des viennoiseries rancies ou des encaustiques éventés bon marché… et pour la friction ce n’était pas une image, ils n’y allaient pas de main morte.

Barcelone s’érigea très vite en chef de bande. A peine plus âgé, son parler hésitant et fluctuant – peut-être n’osait-il pas s’aventurer dans la jungle de mots trop nouveaux pour lui, nous aurait poussé à rire s’il ne nous subjuguait pas, tant ce langage parcimonieux semblait recouvrir de non-dits, de secrets, de puissance cachée. De ce fait, il n’avait besoin que de très peu de mots pour ce faire comprendre et… obéir.

Très ingénieux et bricoleur, assumant un goût certain pour la fantaisie, il nous épata au-delà du mot, en confectionnant de toute pièce… un télescope.

Il avait pour cela assemblé un tuyau de poêle repeint de neuf en blanc et une vieille paire de jumelles depuis longtemps astigmates ; l’ensemble solidement assujetti à un tabouret pivotait grâce à une sorte de poulie crénelée judicieusement positionnée.

« On pourra voir la lune, les étoiles et même des soucoupes volantes au centre de la galaxie ! »

nous assura t-il triomphant, avec cet accent inimitable que je me suis toujours refusé de parodier comme faisait tous nos copains. Et, devant nos yeux ébahis, il dévoila son invention restée jusque là pudiquement masquée d’un drap rapiécé.

Nous étions pantois, ahuris, devant tant de talent, tant de science… Au vrai, ne pouvant sortir le soir, on ne put jamais contempler les étoiles, les constellations… et plus loin encore, et vérifier ses assertions.

Il excella un temps dans les tours de passe-passe, les stratagèmes d’illusionniste, les combines d’escamotage. On se jeta corps et âme dans cette nouvelle discipline, mais on ne put, et on ne souhaita, l’égaler sur ce terrain.

Un jour il entrepris de moderniser les conventionnelles parties de foot de la ruelle, en annexant le terrain vague jouxtant le quartier.

Après avoir longuement arpenté le terrain bosselé, un sac de plâtre éventré sur l’épaule, il traça de longues lignes, des cercles presque parfaits ; fixa le point de penalty, celui des corners ; délimita précisément l’espace des entraîneurs et du public ; et raffinement suprême, il fixa sur un poteau une longue planche vaguement découpée en forme de flèche, sur laquelle on devinait le mot « VESTIAIRE » calligraphié en lettres capitales à la craie, avec une méticulosité toute bénédictine ; plus tard, il rajoutera un « S » considérant – à juste titre – que cette marque du pluriel rendait le « stade » incontestablement plus riche.

Puis il bricola des cages, de vraies cages. Avec, trouvée dans l’arrière-cour du bistro, une palette vite désossée pour faire les montants, et des crocs de boucher réformés, qu’ il sut dénicher gisant dans un tas d’équevilles, pour suspendre les filets. Nous étions radieux.

Il faisait flèche de tout bois, afin de conserver cet aura de mystère qui nous laissait bouche bée ; alimentant une imagination déjà bien riche, en feuilletant en long, en large, en travers le catalogue de Manufrance, la célèbre firme Stéphanoise ; s’abreuvant à même cette source inextinguible d’inspiration. Et ainsi, élèves attentifs et curieux, nous avions droit régulièrement à la description figurative, toute en technicité et croquis hâtifs, d’ appareillages étranges aux finalités mal définies et encore à inventer. Ainsi les bacs à fleurs roulants, équipés de pagaies, avec des échancrures pour le passage des pieds étaient destinés à figurer les montures de preux chevaliers lors de tournois à venir. Avec deux roues de vélo, montées sur un bâton, des pinces à linge dépareillées et des bouts de carton d’ épaisseurs variables, il réinventa la crécelle, parodiant le son aigrelet d’ instruments de percussion chinois.

Un jour, il ne vint plus à nos activités ludiques.

Dans le quartier on raconta que les gendarmes étaient venus le chercher avec sa famille pour le renvoyer dans son pays. D’ aucuns affirmèrent, preuves à l’ appui, que ses parents avaient trouvé un autre travail… ailleurs. Je ne sais pas ce qu’il fallait croire, ni quelle était la raison du départ précipité de toute la famille ; je sais qu’on ne les a plus jamais revu, et que nos journées ne furent plus tout à fait pareilles.

Bien des années plus tard, alors que j’étais représentant d’une maison d’articles de pyrotechnie et d’artifices, je visitais un client à Marseille ; comme l’heure du déjeuner approchait, je rentrais dans un bistro donnant dans une petite ruelle, derrière le Vélodrome : Le Celone’s Bar.

Poussant la porte, j’avais noté l’originalité de ce nom sans trop d’interrogations ; mes pérégrinations m’ayant de longtemps affranchies des us et coutumes les plus exogènes, je ne m’étonnais plus outre mesure. Un « Pourquoi pas ? » résolument définitif soldant toute question.

Le Celone’s bar, pas trop fringant, allure correcte, cuisine sans prétention ; sans entrer dans la description de haute volée d’un guide gastronomique, je peux dire qu’il me sembla tout à fait convenable. Et surtout, pratiquant une tarification des plus honnêtes, il faisait parfaitement mon affaire; mon patron sans être chiche, ni d’un naturel lésineux ou d’une ladrerie pathologique, montrait tout de même un soin jaloux à honorer de son aumône mes notes de frais.

« M..ssieurs – dames… Bonjour ! »

Peu de clients… Les deux ou trois habitués installés au comptoir hochèrent la tête en guise de salut, signe que j’interprétai aussitôt comme une marque de bienvenue.

Je m’installais à une table un peu en retrait, jetant un œil distrait sur le mur où, sous une bannière immense toute à la gloire du club de foot local, s’alignaient sur une étagère trophées, coupes et distinctions honorifiques dans une ostentation aussi vaine que sympathique. Alors j’entrepris de feuilleter le menu.

Le patron arriva, jovial, la carte des vins sous le bras, la serviette en bataille et le stylo en l’air prêt à prendre ma commande. Au premier mot, au premier regard, ajustant ses lunettes d’écaille, il s’arrêta net…

« Ma Bou Diou ! La Boulé ! »

s’exclama t-il affichant un air de surprise. Je levai les yeux et devinai sous cet accent tortueux, je retrouvai dans ce grand galapiat tout bruni et ridé le Pedro de jadis : Barcelone ! Un Barcelone tout froissé, comme fripé.

Moi aussi bien sûr j’avais vieilli, un peu – beaucoup, plus empâté, moins alerte et le crâne dégarni depuis des lustres, lisse, comme au temps des tondaisons parentales.

Que de souvenirs enfouis, ah! quelle mélancolie me pressa l’âme à ce moment. C’était partagé je crois…

Entre deux pichets, nous discutâmes passionnément, mesurant nos cheminements à l’aune de nos souvenirs, de nos jeux, de nos bonnes ou mauvaises fortunes.

La bonne humeur aidant, au comble de l’excitation, il désigna du menton une photo dans son cadre doré, rehaussé de chérubins et de cornes d’abondance, et qui trônait à la place d’honneur au milieu des coupes et des fanions de l’équipe de foot. On voyait assis en rang d’oignons, figés dans la solennité et l’ émotion de l’ instant le groupe des joueurs serrés autour des ses dirigeants.

« Tu vois, dit-il débordant de fierté... j’ai mon équipe de foot, comme autrefois… »

Je déchiffrai le palmarès… le noms des dirigeants.

Président : Pedro Celone… Secrétaire : … Trésorier : …

« Pedro Ce…lone ?

– Oui, Celone ! C’est mon nom, Pedro Juan-Javier Celone. »

Je réalisai subitement, que je n’avais jamais su le nom de celui qui avait enchanté notre enfance et l’on surnommait Barcelone.

« Mais alors ? fis-je… Barcelone ?

– Oh ! Ce surnom me convenait très bien… je ne sais pas où les gens ont trouvé ça. D’autant que ma famille est originaire de Burgos… Mais tu vois… Burgo… celone ça sonnait pas tellement bien… alors à tout prendre…»

Ainsi, tout avait procédé d’un malentendu… Mais ceci…

Texte rédigé par Gé, lecteur des Carnets du Bien-être, dans le cadre du 4° défi d’écriture

histoire avec des mots tirés au sort

Photos : CC0 Pixabay et Isabelle Ducau

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